Il fut un temps où les regards se croisaient dans une bibliothèque, un café ou une soirée entre amis. Aujourd’hui, pour des millions de personnes à travers le monde, la recherche de l’amour commence par un swipe. À l’ère numérique, les algorithmes filtrent, trient, recommandent – parfois même simulent – nos partenaires potentiels. Mais que savons-nous vraiment des mécanismes derrière cette révolution sentimentale ?

Dans L’amour à l’ère des algorithmes, Léwis Verdun propose une enquête aussi éclairante qu’indispensable sur les mutations de l’intimité à l’heure de l’intelligence artificielle. Publié chez Five Minutes, dans la collection Mondes Connectés, cet essai court mais dense offre un panorama précis des évolutions récentes du dating numérique. Inspirés par cet ouvrage, nous explorons ici un thème connexe : comment les technologies de rencontre reconfigurent nos attentes relationnelles, nos biais et notre rapport à la solitude.

Quand l’algorithme devient entremetteur

Depuis l’émergence de Tinder, Bumble, Meetic ou Hinge, les plateformes de rencontre n’ont cessé de raffiner leurs algorithmes de suggestion. Loin d’être neutres, ces systèmes sont entraînés sur des millions de données : likes, messages, temps passé sur les profils, taux de réponse… Le résultat ? Une "compatibilité" estimée non pas sur la personnalité réelle, mais sur des comportements mesurables.

Comme l’explique Verdun, ce modèle peut renforcer certains biais structurels, notamment racistes, sexistes ou âgistes. Par exemple, les utilisateurs racisés ou de plus de 50 ans reçoivent en moyenne moins de propositions ou de réponses. Non pas parce qu’ils sont moins intéressants, mais parce que l’algorithme privilégie ce qui a déjà été validé par les autres.

Ce phénomène crée une forme d’homogénéisation des désirs, où ce qui est populaire devient encore plus visible, et ce qui est différent reste invisible. Ainsi, les promesses d’ouverture se heurtent souvent à des logiques de standardisation.

De la surcharge au désenchantement

Plus de choix devrait signifier plus de chances de trouver l’amour. Pourtant, une partie croissante des utilisateurs témoigne d’un sentiment de lassitude, voire de saturation. Le paradoxe du choix, bien documenté en psychologie, s’applique ici pleinement : trop de profils, trop de sollicitations, pas assez de profondeur.

Le livre souligne également un effet de gamification des relations, où les rencontres deviennent une succession de micro-interactions sans lendemain. Dans ce contexte, les échanges peuvent perdre en authenticité, et l’attente d’un "match parfait" – nourrie par les algorithmes – peut rendre décevante toute relation réelle, nécessairement imparfaite.

Ce désenchantement pousse certains vers des expériences alternatives… y compris les partenaires virtuels. Selon les données rassemblées par Verdun, 19 % des adultes américains ont testé une relation avec une IA, tandis que 52 % des adolescents discutent déjà avec des chatbots comme s’il s’agissait de confidents. Un phénomène en pleine expansion, qui redéfinit non seulement ce que nous attendons d’un partenaire, mais aussi ce que nous attendons d’une relation.

Intimité, données et éthique

L’un des apports majeurs de l’ouvrage est de mettre en lumière les enjeux éthiques liés à l’intrusion de l’IA dans notre intimité. À travers nos profils, les applications de rencontre collectent des informations sensibles : préférences sexuelles, comportements, localisation, messages privés.

Cette collecte pose la question de la vie privée, mais aussi de l’influence algorithmique sur nos choix affectifs. En orientant discrètement nos préférences, les plateformes peuvent façonner nos attirances, voire nos exclusions, sans que nous en ayons conscience.

De plus, le risque de dépendance émotionnelle à l’interface – et non à une personne réelle – interroge sur l’isolement affectif dans une société hyperconnectée. L’amour devient-il un produit comme un autre, soumis aux logiques du marché ? Et que perdons-nous lorsque l’imprévisible est remplacé par le calculable ?

Vers un amour plus libre et plus conscient

Malgré ce constat critique, L’amour à l’ère des algorithmes n’est pas un manifeste anti-technologie. Il propose au contraire des pistes pour réconcilier technologie et humanité :

1. Transparence des algorithmes : exiger des plateformes qu’elles expliquent leurs critères de tri.
2. Revalorisation de la diversité : encourager la visibilité des profils minoritaires ou atypiques.
3. Slow dating : redonner du temps à la rencontre, au-delà du swipe rapide.
4. Éducation au consentement numérique : apprendre à distinguer relation, projection et manipulation.
5. Régulation éthique : encadrer l’usage des données sensibles et la création de partenaires IA.

Ces pistes ne garantissent pas l’amour, mais elles permettent de redonner du sens, du respect et de la liberté dans un univers numérique où l’optimisation tend parfois à tout écraser.

À travers une écriture claire, appuyée sur plus de vingt enquêtes récentes, Léwis Verdun nous offre dans cet ouvrage une lecture lucide et nuancée de l’amour connecté. Il ne s’agit ni de rejeter les technologies, ni de s’y abandonner aveuglément, mais de construire un rapport plus conscient à ces outils qui modèlent nos désirs.

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